Aux premiers temps de la chrétienté, la question du péché originel et celle de la grâce comme moyen du salut ont monopolisé une grande partie du débat chez les
théologiens et les Pères. Contre la position - de plus en plus canonique - de saint Augustin, Pélage, et Coelestius, ont voulu redéfinir les conséquences, tant métaphysiques et théologiques que
morales et pratiques, d'une telle doctrine qui pouvait modifier la structure même de l'Eglise en affectant le sens de sa mission.
La doctrine de Pélage et de Coelestius concerne les conséquences de la désobéissance d'Adam. Pour rendre exactement compte
des évolutions qu'elle a produites ou occasionnées dans les dogmes sur cette matière, il est nécessaire d'indiquer quelles étaient alors les opinions des théologiens.
Tous reconnaissaient que le péché d'Adam a eu des résultats désastreux pour sa postérité, en ce que tous les humains sont
devenus mortels, en ce que leurs instincts ont acquis une puissance pernicieuse, et en ce qu'ils ont été plus exposés aux séductions du Démon. A ces idées, les docteurs de l'Église latine
ajoutaient l'opinion émise par Tertullien d'une peccabilité héréditaire, c.-à-d. d'une corruption produite par la chute d'Adam et transmise, comme
un héritage, à sa postérité. Hilaire (In Psalmo 118) appelle cette peccabilité "originis vitium" ("l'origine des vices").
Cependant, les Pères de cette Église étaient très éloignés de penser que cette corruption naturelle a détruit la liberté de
l'humain. Ils affirment expressément que l'Humain a le pouvoir de faire le bien, par sa propre force. Hilaire (In Psalmo 118) lui attribue
positivement le commencement du bien : "Est quidem in fide manendia Deo munus, sed incipiendi a nobis origo est". Ils étaient tout aussi
éloignés de l'idée que le péché d'Adam doit être imputé comme faute à ses descendants.
Dans ses premiers écrits et surtout dans ceux qu'il avait rédigés contre les Manichéens, Augustin lui-même s'était montré complètement d'accord avec
les autres docteurs de l'Église latine. Il avait admis un péché ou vice originel, qui se manifeste dans l'ignorance ou la faiblesse de l'humain et dans son penchant pour les choses visibles et
terrestres, mais par lequel sa liberté ne se trouve nullement atteinte. Il avait, au contraire, nettement affirmé (De libero arbitrio, II, c.
4) que l'humain peut, par sa propre force, triompher de cet obstacle et vivre comme il le doit, pourvu qu'il le veuille. "Recte vivere homo, cum
vult, potest". Mais avant sa controverse avec Pélage, il s'était déjà tourné vers une opinion plus rigoureuse. Dans la lutte, elle se développa et parvint à une terrible
rigidité.
Le nom et la doctrine du péché ou du vice originel sont complètement étrangers aux docteurs de l'Église grecque. Ils s'accordaient
bien à reconnaître les funestes effets de la chute d'Adam pour sa postérité, mais ils ne les concevaient pas comme un état maladif de l'âme, transmis par la génération. Suivant eux, la nature
morale de l'humain n'a pas été métamorphosée par la chute ; mais une des conséquences de la chute a été d'exposer davantage cette nature aux tentations des démons, au moyen des convoitises et des
passions. A propos du passage du psaume LI, 7 : "J'ai été engendré dans le péché".
Chrysostome enseigne
formellement que l'humain doit combattre et peut vaincre les convoitises et les passions par l'exercice de sa raison et la force de sa volonté (Hom.
II). Grégoire de
Nysse (De iis qui mature abripiuntur), déclarait que les enfants n'ont besoin d'aucune purification, puisqu'ils ne sont
atteints d'aucune maladie de l'âme. Athanase assure qu'il y a eu, avant Jésus, un assez grand nombre de saints qui
sont restés purs de tout péché. Il cite, en particulier, Jérémie et Jean-Baptiste.
Ainsi, tous les docteurs et tous les pères des deux Églises, antérieures à Augustin, affirmaient, de la manière la plus
positive, que la volonté humaine est pleinement libre et capable de céder ou de résister aux séductions du péché. Non seulement les Orientaux, mais même les Occidentaux, reviennent fréquemment
sur ce sujet, à l'égard duquel ils s'expriment énergiquement, parce qu'ils considéraient la liberté humaine comme la condition essentielle de toute moralité.
L'opinion, répandue dans l'Église d'Occident, que tous les humains ont hérité d'Adam une inclination au péché, qui les
empêche d'arriver au bien, et que, pour cette raison, ils ne peuvent arriver à la vertu qu'avec la grâce de. Dieu, paraissait à Pélage et à Coelestius une source d'idées dangereuses pour la
morale. Ils croyaient remarquer que les humains, à qui l'on promettait qu'ils seraient portés à la vertu par cette grâce, négligeaient les efforts nécessaires pour l'atteindre. Augustin rapporte qu'un jour (vers
405), Pélage manifesta une vive indignation, en entendant un évêque citer ces paroles, d'une des prières du livre des Confessions :
"Da quod jubes et jube quod vis" ("donne ce que tu ordonnes, et ordonne ce que tu veux"). II estimait que ces paroles
anéantissaient la liberté de l'humain, et qu'elles faisaient de lui une poupée entre les mains de Dieu. Pour réagir contre une pareille doctrine, ils lui opposèrent les propositions qui leur
semblaient les plus propres à relever le sentiment de la liberté, de la responsabilité et de la dignité humaines. Nous ne savons pas bien quelles étaient ces propositions; mais il est
vraisemblable qu'elles ne différaient point sensiblement de celles qu'ils formulèrent plus tard. Ils ne furent pas inquiétés à Rome, soit que leur enseignement y ait en peu de retentissement,
soit qu'eux-mêmes eussent été protégés par le respect qu'inspirait l'intégrité de leur vie. En 309, ils quittèrent Rome, menacée par l'invasion d'Alaric, et ils passèrent en Sicile ; de là, en
Afrique.
Augustin, qui soutenait alors une lutte ardente contre les donatistes, ne fit ni n'écrivit rien contre eux. Pélage quitta
l'Afrique pour aller en Palestine. En 411, Coelestius, qui était resté à Carthage, sollicita un office de prêtre. Mais Paulin, diacre de Milan, qui se trouvait dans ce temps-là en Afrique,
l'accusa d'hérésie, sur les sept points suivants :
Adam a été créé mortel; il serait mort, même s'il n'avait pas péché.
Le péché d'Adam n'a fait tort qu'à lui seul, non à toute l'espèce humaine.
Les enfants, à leur, naissance, sont dans le même état qu'Adam, au moment de sa
création.
Ni la mort ni la chute d'Adam n'ont produit la mort de l'espèce humaine, pas plus que la
résurrection du Christ n'a produit la résurrection de tous les hommes.
La Loi introduit les hommes dans le royaume des cieux, aussi bien que
l'Évangile.
Même avant la venue du Christ, il y a en des hommes sans péché.
Les enfants morts sans avoir été baptisés obtiennent la via
éternelle.
Un concile tenu à Carthage (412) condamna ces propositions et excommunia Coelestius, quoiqu'il eut reconnu la nécessité du
baptême des enfants, à l'aide d'une distinction entre le royaume des cieux, où les baptisés seuls peuvent être admis, et la vie éternelle, que tous les enfants peuvent
obtenir.
Augustin n'avait point assisté au concile qui prononça cette condamnation ; mais, en la même année, sur la demande de son ami
Marcellin, que troublaient quelques-unes des assertions des pélagiens, il fit des sermons pour les réfuter, et il écrivit son traité De peccatorum meritis et
remissione ac de baptismo parvulorum. Il s'y exprime en termes respectueux sur le caractère de Pélage, peut-être parce qu'il espérait encore le
convertir.
Coelestius en avait appelé à l'évêque de Rome de la sentence qui le condamnait. Mais au lieu de suivre sur cet appel, il se
retira à Ephèse. En Orient, où était professée la doctrine que nous avons précédemment relatée, Pélage avait trouvé un excellent accueil, notamment auprès de Jean, évêque de Jérusalem. Mais
Lazare, évêque d'Aix, Héros, évêque d'Arles, qui avaient été exilés en Palestine, et Orose, qu'Augustin avait chargé d'une mission auprès de Jérôme, l'accusèrent d'hérésie, lui reprochant principalement d'avoir
enseigné qu'il était possible à l'humain de vivre sans péché, et d'observer, avec sa seule forcé, les commandements de Dieu. La cause fut portée devant un concile assemblé à Jérusalem (415). Jean
y prit parti pour Pélage, et ses adversaires ne purent obtenir sa condamnation. Pour atténuer l'effet de ce jugement, Orose avait demandé, ce qui ne pouvait être refusé, que l'affaire fut déférée
à l'évêque de Rome, comme appartenant aux Églises d'Occident. Cependant Lazare et Héros s'obstinèrent à la poursuivre, dès la même année, en Orient. Ils relevèrent contre Pélage douze chefs
d'accusation, qui furent produits devant un concile tenu à Diospolis (anciennement Lydda) et présidé par Euloge, évêque de Césarée. Les cinq premiers reproduisaient des points sur lesquels
Coelestius avait été condamné à Carthage. Parmi les sept autres, nous ne relaterons que ceux qui se rapportent au libre arbitre et à la grâce.
« La grâce et le secours de Dieu ne sont point accordés pour chaque acte
isolément; mais ils consistent dans le don du libre arbitre, dans la connaissance de la loi divine et de la doctrine chrétienne. - Le libre arbitre n'existe pas s'il a besoin du secours de Dieu :
chacun possède dans sa volonté le pouvoir de faire ou de ne pas faire une chose. - La grâce divine nous est attribuée selon nos mérites. - Le pardon est accordé aux repentants, non en vertu de la
grâce et de la miséricorde de Dieu, mais selon leurs mérites et leurs efforts, quand, par leur pénitence, ils sa sont rendus dignes de pardon. - La victoire nous vient du libre arbitre, non du
secours de Dieu. »
Pélage déclina toute responsabilité, à l'égard des propositions de Coelestius, qu'on prétendait lui imputer, et il en
approuva la condamnation ; mais sur celles qu'il maintint, comme lui appartenant personnellement, il fut déclaré orthodoxe. Cette décision indigna Augustin, qui s'efforça de démontrer aux évêques
orientaux (De gestis Pelagii) qu'ils s'étaient laissé tromper par l'éloge. Mais il ne réussit point à les persuader. Théodore de Mopsueste, chef de l'école
d'Antioche, répondit :
« que la mortalité, tout en étant le châtiment du péché, n'en est pas moins une
condition imposée, dès l'origine, à la nature humaine, pour l'utilité même de l'homme. Quoique affecté par l'influence charnelle, l'homme est resté libre et responsable de ses actes, Le péché
n'est qu'une transition dans le développement spirituel de l'humanité. Ce développement doit aboutir au rétablissement de toutes choses. Prétendre que Dieu a condamné tout le genre humain pour le
péché d'un seul homme, c'est lui attribuer un jugement indigne d'un homme sage et juste. »
Nous ne relaterons point les incidents des poursuites qui aboutirent à la condamnation définitive du pélagianisme. Il nous
parait suffisant d'en énoncer sommairement les résultats, Le 1er mai 418, un concile
de Carthage confirma et étendit les condamnations prononcées dans cette ville et à Milève en 412 et 416. Préalablement, Augustin s'était assuré l'appui du bras séculier. Sur ses instances,
Honorius avait, dès le 30
avril précédent, ordonné au préfet du prétoire de rechercher et de chasser de Rome tous les partisans du pélagianisme. Alors, le pape Zozime, qui pendant longtemps était resté fort hésitant,
écrivit une lettre dans laquelle il déclarait adhérer aux décisions des conciles africains et à la doctrine d'Augustin sur le péché originel, le baptême et la grâce, et
invitait les évêques occidentaux à condamner avec lui l'hérésie pélagienne. Dix-huit évêques italiens furent bannis par l'empereur, pour avoir refusé de signer ce document. Le plus célèbre est
Julien, évêque d'Esclanum, en Apulie, qui continua la lutte contre la dogmatique d'Augustin, et réussit à donner à la doctrine pélagienne une cohésion qu'elle n'avait pas due jusqu'alors. Il
dirigea contre ses adversaires des arguments puissants, auxquels Augustin s'efforça de répondre dans ses livres De nuptiis et concupiscentia - Contra Julianum libri VI (421) et son Opus imperfectum.
En Orient, le pélagianisme avait été compromis par la protection qu'il avait reçue de l'école d'Antioche et par un appel de
Coelestius à Nestorius,
quoique cet appel n'eût point été favorablement accueilli. Il fut condamné, en même temps que cet évêque de Constantinople, par le concile oecuménique d'Ephèse (431). Mais comme la sentence ne
contenait pas de définition dogmatique sur les points discutés, les orientaux gardèrent leur doctrine.
Sons l'impulsion de la controverse, Augustin avait été amené à prendre des positions directement opposées à celles des
pélagiens, et à formuler une doctrine qui constitue le terme définitif des évolutions de sa pensée. Cette doctrine peut être ainsi résumée : Adam a été créé complètement libre, en sorte qu'il
pouvait pécher on ne pas pécher. Mais par sa chute, la nature humaine a été physiquement et moralement corrompue. Les conséquences de cette chute sont la mort physique, la corruption des
instincts (concupiscentia) et par suite la révolte de la chair contre l'esprit, la sueur tombant du front des
travailleurs, les ronces et les épines que produit la terre, les douleurs de l'enfantement, en un mot, tous les maux physiques et moraux.
La concupiscence fait perdre à l'humain la faculté de choisir le bien, par amour de Dieu, c'est-à-dire de faire véritablement
le bien. Par suite de la perte de cette faculté, il a perdu la liberté vraie de sa volonté; car il ne lui reste plus que la liberté d'agir par des motifs sensuels, c.-à-d. de pécher. Cet état de
peccabilité a été transmis par Adam à ses descendants, par la voie de la génération, si bien que même les enfants s'en trouvent déjà affectés lorsqu'ils naissent. Le péché originel se manifeste
en ce que la concupiscence domine tellement l'humain qu'il ne se laisse diriger que par elle dans sa conduite: Augustin affirme, en beaucoup de passages, que le libre arbitre est aboli par la
chute. Il est vrai que l'humain n'en est point privé, au point d'être irrésistiblement poussé à des actes déterminés par les motifs de la concupiscence, puisqu'il peut choisir entre plusieurs
motifs différents; mais tous ces motifs proviennent de la concupiscence, et ils sont les seuls qui opèrent en lui : en fait, il est complètement incapable d'obéir à un plus noble mobile, et de
faire ce qui est agréable à Dieu, uniquement par amour de Dieu. Comme sa volonté est ainsi enfermée dans un cercle de considérations impures, il lui manque la liberté qui résulte de la communion
avec Dieu, et qui consiste dans une entière soumission à sa volonté. En somme, les actes extérieurs de l'humain déchu dépendent bien de son libre arbitre ; mais non ses motifs. Or, comme ce sont
les motifs qui déterminent le mérite des actions, toutes ses actions sont nécessairement mauvaises. D'où il résulte que les vertus des païens ne sont que de brillants péchés.
Non seulement le péché originel souille par la concupiscence toutes les actions des humains ; mais, même avant toute action,
Il en résulte une faute et une culpabilité qui s'étendent sur toute la postérité d'Adam. En Adam, toute l'humanité a perdu la grâce de Dieu, et a été soumise à la domination de Satan et
à la damnation éternelle ; elle est devenue une masse corrompue, « perditionis massa », en sorte que les enfants nouveau-nés
eux-mêmes se trouvent en l'état de damnation. Pour justifier cette assertion, Augustin se servait de Ia traduction erronée d'un texte de saint Paul.
En comparant la doctrine antérieure de l'Église chrétienne avec les opinions des pélagiens et celles d'Augustin sur les
conséquences de la désobéissance d'Adam, on peut constater que les pélagiens s'écartaient de cette doctrine, en refusant presque complètement d'admettre que cette chute ait eu des conséquences
funestes pour la postérité d'Adam ; en niant même pour la plupart que la mortalité fut une de ces conséquences, et en enseignant que la pratique du bien était aussi facile aux descendants d'Adam
qu'à Adam lui-même avant son péché. Tandis que les premiers docteurs de l'Église admettaient généralement, non seulement que la mort est une conséquence du péché d'Adam, mais que les convoitises
et les mauvais penchants avaient acquis par suite de ce péché une plus grande puissance sur l'humain, devenu depuis lors beaucoup plus exposé à la séduction des démons.
Le système d'Augustin s'écartait plus encore de l'ancienne doctrine. Car l'idée d'un vice originel n'était admise que par les
docteurs de l'Occident, non par ceux de l'Orient. En outre, l'opinion qu'avec ce vice se transmettait une faute suffisant à elle seule, pour rendre l'humain passible de la damnation
éternelle, n'avait jamais été enseignée jusqu'alors. Ce qui n'était pas moins nouveau, c'était l'idée d'Augustin de refuser à l'humain toute liberté et de le déclarer réellement incapable de
faire aucune espèce de bien devant Dieu. Car jusqu'alors les Orientaux et les Occidentaux s'étaient accordés sur l'affirmation de la liberté de l'humain.
On a attribué, non sans quelque apparence de raison, la tendance d'Augustin à l'empreinte qu'il avait gardée de ses anciennes
accointances avec le manichéisme. Sans doute, il s'était éloigné essentiellement du système manichéen, en ce qu'il ne concevait plus le mal comme une substance, ni comme la création spéciale d'un
être mauvais ; mais il paraît aboutir à des résultats analogues, en montrant la terre et l'humain en particulier, dominés par le mal, en enseignant que le péché exerce une puissance invincible
sur la volonté humaine, et que l'humain doit nécessairement succomber au mal. Une particularité qui semble attester le retour inconscient d'Augustin vers la doctrine manichéenne, c'est que dans
le temps où il la combattait, il insistait résolument sur la valeur et la puissance du libre arbitre, tandis que, en ses dernières années, au temps de la lutte contre les pélagiens, il ne
proclamait plus que la grâce divine, indépendante de tout fait initial et de toute résistance provenant de l'humain qui en est l'objet (Prédestination).
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